Atlas Social de Caen

De l'agglomération à la métropole ?

La végétalisation des pieds de mur à Caen

par Camille Clément, Maxime Marie et Ugo Legentil

planche publiée le 25 mars 2026

L’Observatoire des villes vertes a classé l’agglomération de Caen au septième rang des villes française les plus vertes en novembre 2023. Pourtant, la politique de la ville oscille entre les abattages d’arbres et les replantations. Les pieds de mur sont une interface idéale de reprise en main du domaine public par les particuliers puisqu’ils représentent une ligne de transition entre l’espace public et l’espace privé. Depuis 2012, l’association « Caen au pied du mur » nourrit des initiatives de renaturation citoyenne. Entre collaboration avec la municipalité et réappropriation des espaces publics par les habitants, la question de la végétalisation et de sa pérennisation est au cœur de la qualité de vie en ville. Quelles sont les motivations des habitants engagés en faveur du verdissement des rues ? Qui sont les habitants engagés dans la végétalisation des rues ? Cette évolution s’accompagne-t-elle d’une forme d’embourgeoisement du quartier ?

Un contexte favorable à la renaturation des pieds de mur

Le végétal non contrôlé a été longtemps perçu négativement à cause des dégradations causées aux chaussées et aux réseaux, liées à la présence de racines, de feuilles, de pollens, d’oiseaux, etc. Toutefois, faire une place à la nature dans les politiques urbaines est aujourd’hui de plus en plus commun. La végétalisation participe d’un cadre de vie agréable (esthétique, de loisir) et en faveur de l’écologie (biodiversité, qualité de l’air, lutte contre les îlots de chaleur ou les inondations). L’idée de nature intègre aussi le marketing territorial en faveur de l’attractivité économique et touristique de la ville. Au-delà de ces aspects de politiques publiques, les habitants prennent une place d’acteurs dans la ville à travers la renaturation et la participation citoyenne. Cette dernière est vectrice de lien social, de constitution de dynamique collective, mais génère aussi des tensions liées aux conflits d’usages.

À Caen, notre étude s’est intéressée à la rive droite de l’Orne, au sud de la gare SNCF, où des projets de réaménagement des rues d’Auge et de Falaise ont été réalisés. C’est ici, en 2015, que le concept de végétalisation des pieds de mur (tranchées végétalisées), nommé « Caen au pied du mur », a commencé à essaimer à travers les quartiers des Hauts de Vaucelles, des Fleurs, Sainte-Thérèse et Demi-Lune.

Diagnostic végétal des espaces publics sur voirie

Les tranchées végétalisées font l’objet d’une demande d’urbanisme, les services municipaux se chargent de couper le trottoir selon la longueur indiquée sur le plan et selon les contraintes techniques (réseaux de gaz, électricité, etc.). La tranchée a une largeur de 15 centimètres maximum. Les services municipaux se chargent également de l’ajout de terre. Les habitants ayant fait la demande de tranchée s’occupent des plantations et de l’entretien de leur pied de mur. L’utilisation de désherbant y est interdite. Grâce à la réalisation de tranchées et de fissures, plus de 250 espèces végétales différentes sont présentes de façon sauvage, plantée ou mixte, dont une vingtaine d’espèces d’arbres (érables, chênes, tilleuls, etc.).

Figure 1 : Localisation des fissures, tranchées et arbres présents sur le terrain étudié.

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Crédits : Clément C., Legentil U.

En linéaire rose les tranchées plantées, en tiret rose les tranchées spontanées et en tiret orange les tranchées mixtes. En linéaire vert, les fissures et en rond vert les arbres.

La présence de différentes espèces végétales n’est pas organisée par les habitants d’un quartier. Toutefois, on peut les regrouper en différents types et remarquer que la diversité des compositions floristiques évolue à mesure que les fleurs se ressèment, et elles s’étendent également par le partage et l’échange de plantes entre voisins.

Figure 2 : Les formations végétales de la zone d'étude

https://atlas-social-de-caen.fr/html/p143/index.html

Crédits : Clément C., Legentil U.

Les pissenlits sont les principales adventices que l’on retrouve sur l’ensemble du secteur étudié et principalement dans les fissures. On trouve ensuite les valérianes qui, selon les témoignages recueillis par Pascal Bodet, historien de quartier, ont couvert les trottoirs dans la période d’après-guerre, à cause de leur bitumage tardif (1968). Toujours présentes aujourd’hui, elles sont le symbole du quartier. La cymbalaire des murs est également recensée (vivace rustique pendante ou grimpante), elle pousse sur les murs anciens sans les abîmer. Les roses trémières sont établies sur l’ensemble du secteur. Peu contraignantes, ses graines semées dans les tranchées ou les fissures peuvent mettre deux ou trois ans avant de pousser. Si les roses trémières sont appréciées car il s’agit de plantes verticales, les profondes racines ont, en revanche, tendance à fortement déformer les trottoirs. Les Euphorbes ont, quant à elles, été semées par M. Girodon, Président de l’association Caen au pied du mur, qui souhaitait que les rues soient rapidement fleuries pour l’inauguration des rues-jardins en 2015. Les espèces de la famille des grimpantes sont observables principalement rue Belvédère par la présence de lierre sur les murs du promontoire. Comme la cymbalaire, les oxalides corniculées sont des couvres-sols décoratifs, considérées comme adventices, elles se ressèment et se dispersent sans nuire aux autres plantes. Les campanules sont peu contraignantes, très résistantes et peu imposantes, elles peuvent couvrir des murs ou le sol. Les iris sont plantées dans de nombreuses rues car leurs racines ont besoin d’une faible profondeur. Il faut ajouter à cet inventaire une vingtaine d’espèces d’arbres recensées, dont certains datent d’avant-guerre. Ces 1 800 arbres sont principalement présents en alignement, le long des réseaux routiers. Ce sont majoritairement des érables, des tilleuls et des chênes, dont certains sont taillés en rideau le long des boulevards. Une plus grande mixité d’espèces est présente dans les rues récemment réaménagées.

Des habitants qui végétalisent portés par des valeurs environnementales, esthétiques et paysagères

La majorité des habitants qui végétalisent portent une attention particulière aux bords de trottoirs, quand bien même ils possèdent en grande majorité une maison individuelle avec jardin. Le pied de mur est considéré comme une extension du jardin, un embellissement collectif de la rue et une mise en valeur de la façade de la maison. Une enquête par questionnaire menée auprès de 86 personnes a permis de déterminer que la motivation principale de ces habitants est environnementale. En effet, la végétalisation participative, en accord avec la politique « zéro-phyto » (loi Labbé), favorise la présence d’insectes pollinisateurs mais aussi de petits mammifères et invertébrés. L’aspect esthétique est la deuxième motivation de ces habitants. Le choix d’une plante annuelle favorise la création d’un paysage commun dans la rue et participe aussi à renforcer les liens sociaux dans le quartier. La végétalisation peut alors être participative. Réalisée en collectif, elle permet aux habitants de s’approprier les bords de rues et concourent à développer l’interconnaissance. Elle multiplie les occasions de rencontres et les étend à des temps de lecture, de bricolage, d’entraide autour d’activités récréatives. L’hypothèse avancée ici, est que le profil de ces habitants qui végétalisent semblent correspondre aux classes les plus favorisées. En effet, ils appartiennent aux catégories des cadres, professions intellectuelles supérieurs, professions intermédiaires et retraités de ces professions. Peut-être également parce que l’investissement dans cette démarche participative est aussi lié au statut de propriétaire occupant de maisons individuelles, qui amène à valoriser les aménités environnementales, et à se projeter sur le moyen et long terme dans l’espace résidentiel.

Figure 3 : Les différentes motivations des habitants qui végétalisent

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Crédits : Clément C.

Les trois raisons principales à la végétalisation des bords de rues : l’aspect environnemental, l’aspect esthétique et l’aspect convivial.

Des nouvelles aménités aux effets négatifs ?

Au-delà des aménités environnementales, esthétiques et sociales, certains habitants jugent l’implantation de végétaux comme « sale » ou « négligée ». Les réfractaires à ce type d’initiative évoquent les « herbes folles » ou les « mauvaises herbes », voire un sentiment d’abandon de la ville similaire aux espaces de marges et aux friches urbaines. L’arrivée de tranchées végétales s’accompagne de nouvelles incivilités sous la forme des déjections canines, de déchets, de vols et dégradations des végétaux. L’encombrement des trottoirs par les végétaux est aussi pointé du doigt. Il peut s’accompagner de la dégradation du revêtement du sol ou du mur attenant. Ces petites conflictualités sont sources d’interactions entre les habitants et participent à faire la ville ensemble.

Figure 4 : La végétalisation : des effets négatifs pour la ville ?

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Crédits : Clément C.

un exemple de dégradation d’un trottoir et d’un mur accentuée par la présente d’une végétalisation.

Cette initiative habitante et associative pour renaturer et embellir les espaces publics sur voirie a pu être lancée pour combler les lacunes des services publics en matière de végétalisation. Elle s’est d’abord inscrite dans un mouvement d’opposition citoyenne et d’une demande d’aménités environnementales des habitants. Aujourd’hui la collaboration est nécessaire entre les citoyens, associations, élus et techniciens de la ville (voirie, espaces verts, propreté, etc.). La végétalisation des pieds de mur est parfois la seule manière de végétaliser les rues mais elle se heurte à plusieurs contraintes : parking, flux piétonniers, gestion des réseaux et logements.

Pour citer ce document

Camille Clément, Maxime Marie et Ugo Legentil, 2026 : « La végétalisation des pieds de mur à Caen », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 25/03/2026, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=1342, DOI : https://doi.org/10.48649/asdc.1342.

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Bibliographie

Bailly A. et Bourdeau-Lepage L., 2011, « Concilier désir de nature et préservation de l’environnement : vers une urbanisation durable en France », Géographie, économie, société, 13(1), pp. 27-43. URL : https://shs.cairn.info/revue-geographie-economie-societe-2011-1-page-27?lang=fr

Baudry S, 2011, « Les community gardens de New York City : de la désobéissance civile au développement durable », Revue française d’études américaines, 129(3), pp. 73-86, DOI :10.3917/rfea.129.0073

Deschamps, A., 2020, « L’appropriation par les habitants des dispositifs de végétalisation urbaine participative à Lyon : quelles inégalités socio-spatiales ?, Développement durable et territoires, Vol. 11, n°3, décembre 2020, DOI : 10.4000/developpementdurable.18012

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Camille Clément

Étudiante en Master de géographie, UFR Sciences Economiques, Gestion, Géographie et Aménagement des Territoires (SEGGAT), Université de Caen Normandie

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Camille Clément

Résumé

L’Observatoire des villes vertes a classé l’agglomération de Caen au septième rang des villes française les plus vertes en novembre 2023. Pourtant, la politique de la ville oscille entre les abattages d’arbres et les replantations. Les pieds de mur sont une interface idéale de reprise en main du domaine public par les particuliers puisqu’ils représentent une ligne de transition entre l’espace public et l’espace privé. Depuis 2012, l’association « Caen au pied du mur » nourrit des initiatives de renaturation citoyenne. Entre collaboration avec la municipalité et réappropriation des espaces publics par les habitants, la question de la végétalisation et de sa pérennisation est au cœur de la qualité de vie en ville. Quelles sont les motivations des habitants engagés en faveur du verdissement des rues ? Qui sont les habitants engagés dans la végétalisation des rues ? Cette évolution s’accompagne-t-elle d’une forme d’embourgeoisement du quartier ?

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