Ouest-Edel  | Atlas social de Nantes  | Atlas social du Mans  | Plan du site  | Mentions légales  |   Flux RSS

Atlas Social de Caen

De l'agglomération à la métropole ?

Sauver les derniers légumes du marais caennais

par Anne-Sophie Boisgallais, Pierre Guillemin et Maxime Marie

planche publiée le 12 janvier 2021

Un temps réservée pour agrandir le parking du Zénith puis vouée au pâturage en tant qu’espace naturel sensible, la dernière parcelle légumière de Caen a désormais consolidé son rôle alimentaire. Cet ultime reliquat de la ceinture maraîchère urbaine a été sauvé par la mobilisation d’acteurs locaux, dans le cadre du programme de recherche Formes Urbaines et Gouvernance Alimentaire (FRUGAL).

Cinq hectares pour faire vivre une famille

1Dans l’ancien marais caennais, l’exploitation maraîchère de M. et Mme Desseroit recouvre cinq hectares en prolongement sud de la Prairie. C’est tout ce qui reste des 50 hectares de production professionnelle qu’accueillait encore la ville en 1963.

2Un hectare est laissé en herbe et les quatre autres produisent environ soixante tonnes de légumes par an, un tiers vendu sur quatre marchés de Caen, les deux tiers restants à une centrale d’achat. Depuis 1982, date de leur installation, les Desseroit ont tenté plusieurs pratiques culturales et commerciales avant de stabiliser leur système actuel : sans serres, ce qui facilite les rotations, et sans chambre froide puisqu’ils vendent tous leurs produits aussitôt la cueillette effectuée.

Une histoire foncière à rebondissements

3Au début, la famille ne bénéficie que d’un hectare, ce qui oblige le couple à une pluriactivité. Puis l’opportunité de louer quatre hectares supplémentaires en 1989 leur permet de bien connaître et d’améliorer leur sol. Ils deviennent autonomes en tant que maraîchers jusqu’en 2000. Le Conseil général du Calvados préempte alors les terres au titre de la préservation de la biodiversité (Espace naturel sensible -ENS- des Berges de l’Orne) et sollicite l’arrêt de leur activité. Aidés d’un avocat, les fermiers conservent leur outil de production par une convention de location qui se termine en novembre 2018.

4La politique des ENS du Département passe par la mise en herbe des espaces agricoles afin de respecter l’équilibre écologique des sites, tout en permettant aux habitants de profiter de ces espaces récréatifs par de légers aménagements (voie verte, cheminement piéton, etc.). L’exploitation des Desseroit est en effet bien connue des Caennais qui vont se promener sur les bords de l’Orne. Et si quelques potimarrons ou radis noirs disparaissent au cours de ces promenades, les exploitants s’en amusent en constatant que les Caennais font beaucoup moins de dégâts dans leurs cultures que les chevreuils !

Figure 1 : Une localisation idéale pour une exploitation maraîchère en circuits-courts

Image

Carte : M. Marie et P. Guillemin, 2017

Du maraîchage dans un espace naturel sensible ?

5Mais le maraîchage n’est pas prévu dans les plans de gestion des ENS du Calvados. Par ailleurs, l’exploitation est située dans le périmètre de protection des captages d’eau potable alors que la Préfecture durcit la réglementation par un nouvel arrêté. En mars 2016, lors d’une journée d’étude sur les questions agri-urbaines organisée par l’Agence d’urbanisme (Aucame), deux géographes de l’Université de Caen Normandie posent la question suivante : la dernière ferme maraîchère de Caen va-t-elle disparaître au profit d’un pâturage récréatif ? La Chambre d’agriculture du Calvados s’empare du dossier et propose en mars 2017 un accompagnement à Mme Desseroit (entre temps, son mari devient retraité) afin de consolider juridiquement l’accès à ce foncier avant d’envisager une conversion biologique. En décembre 2016, les géographes engagés dans le programme FRUGAL rendent compte de leurs premiers résultats aux élus, associations et professionnels locaux : le dilemme foncier de la ferme Desseroit est exposé. En octobre 2017, pour le lancement du Projet alimentaire territorial (PAT) de Caen Normandie Métropole, les acteurs de l’alimentation locale visitent l’exploitation accompagnés d’élus de la ville de Caen et de la Chambre d’agriculture.

Figure 2 : Partage et gestion du foncier sur la dernière exploitation maraîchère de Caen

Image

Carte : M. Marie et P. Guillemin, 2017

Une mobilisation unanime

6Au fil des ateliers du PAT, un consensus émerge : cette exploitation emblématique ne doit pas disparaître à l’heure où la collectivité prend conscience de l’importance des filières alimentaires de proximité. Un article de l’Agriculteur Normand en février 2018 donne la parole aux protagonistes, mais la décision politique reste à prendre. En juillet 2018, a lieu une rencontre décisive au château de Bénouville : les élus du Conseil départemental, de la Chambre d’agriculture du Calvados et de la ville de Caen se mettent d’accord pour permettre à Mme Desseroit d’exercer son métier jusqu’à sa retraite (la nouvelle convention court jusqu’au 31 décembre 2022) et de créer les conditions d’une reprise sur un espace maraîcher désormais patrimonial. Après quarante années d’un long travail d’adaptation du sol aux cultures légumières, les exploitants peuvent se féliciter d’avoir participé au mouvement de relocalisation de l’économie alimentaire, en adaptant leurs pratiques à la préservation des ressources en eau et en sol, au service de la santé des habitants.

Pour citer ce document

Anne-Sophie Boisgallais, Pierre Guillemin et Maxime Marie, 2021 : « Sauver les derniers légumes du marais caennais », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 12/01/2021, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=533, DOI : en attente.

Autres planches in : L'agriculture et l'alimentation

Photo : L. Jégat, 2020.

Les jardins collectifs de l’agglomération caennaise : entre héritage ouvrier et renouvellement social

par Léna Jégat et Maxime Marie

Voirla planche intégrale 

Carte : P. Guillemin, M. Marie - 2020.

Cap à l’est : restructurations de la distribution alimentaire

par Pierre Guillemin et Maxime Marie

Voirla planche intégrale 

photo : F. Beauvais - 2019.

Le système agro-alimentaire des grandes cultures en Plaine de Caen : une déconnexion entre production, transformation et consommation ?

par Thibaut Preux, François Beauvais et Laura Pauchard

Voirla planche intégrale 

photo. M. Esnault - 2020.

Alimentation locale et restauration collective dans l’aire urbaine de Caen

par Morgane Esnault

Voirla planche intégrale 

carte : P. Guillemin - 2020.

La Plaine de Caen : une vocation légumière méconnue

par Pierre Guillemin

Voirla planche intégrale 

photo : A. Graby - 2020.

Marchés de plein vent et divisions sociales à Caen : « J’ai pas envie de vendre qu’à des dentistes »

par Pierre Guillemin, Adeline Graby et Maxime Marie

Voirla planche intégrale 

Bibliographie

Baysse-Lainé A., Perrin C., Delfosse C., 2018. Le nouvel intérêt des villes intermédiaires pour les terres agricoles : actions foncières et relocalisation alimentaire, Géocarrefour, n° 92, 21 p. https://doi.org/10.4000/geocarrefour.10417

Guillemin P., Marie M., 2017. La dernière exploitation maraîchère de Caen à l’épreuve de zonages contradictoires, Systèmes Alimentaires – Food Systems, n° 2, p. 243-253. DOI 10.15122/isbn.978-2-406-07196-9.p.0243

Le Gales P., 1995. Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine, Revue française de science politique , vol. 45, n°1, p. 57-95. https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-1995-1-page-57.htm

Poulot M., 2014. Agriculture et acteurs agricoles dans les mailles des territoires de gouvernance urbaine : nouvelle agriculture, nouveaux métiers ? Espaces et Sociétés , n° 158, p. 13-30. https://doi.org/10.3917/esp.158.0013

Mots-clefs

Index géographique

Résumé

Un temps réservée pour agrandir le parking du Zénith puis vouée au pâturage en tant qu’espace naturel sensible, la dernière parcelle légumière de Caen a désormais consolidé son rôle alimentaire. Cet ultime reliquat de la ceinture maraîchère urbaine a été sauvé par la mobilisation d’acteurs locaux, dans le cadre du programme de recherche Formes Urbaines et Gouvernance Alimentaire (FRUGAL).

Statistiques de visites

Du au

* Visites : "Nombre de visites qui ont inclus cette page (planche) ou nombre de visites uniques. Si une page a été vue plusieurs fois durant la visite elle ne sera comptabilisée qu'une seule fois".
** Total : sur la période sélectionnée.
*** Hits : "Le nombre de fois que le site ou cette page a été visité(e)".