Atlas Social de Caen

De l'agglomération à la métropole ?

Les Gilets jaunes à Caen : appropriation de l’espace et contestation politique

par Charif Elalaoui, Camille Frémont, Étienne Walker et Laura Pauchard

planche publiée le 07 avril 2022

Mobilisés initialement contre la hausse des prix du carburant, les Gilets jaunes dans le Calvados ont progressivement diversifié leurs formes d’action. Ils ont également formulé de multiples revendications, du pouvoir d’achat à la critique de la politique conventionnelle et des inégalités sociales. Composé d’individus aux profils et positions très différentes, ce mouvement n’en a pas moins créé un « nous » politique au travers de multiples appropriations de l’espace, notamment au sein des marges urbaines, à la différence des mobilisations traditionnelles, et des socialisations croisées qui les ont impliquées.

Un vote surtout protestataire chez les Gilets jaunes

1À partir de notre enquête réalisée à Caen entre le 17 novembre 2018 et le 16 mars 2019, il est possible d’analyser les votes (premier et second tours) de l’élection présidentielle de 2017. Il est ainsi possible d’avoir un premier aperçu de leurs rapports à la politique peu avant leur engagement dans ce mouvement. En comparaison avec les résultats électoraux pour la France entière, les enquêtés se démarquent par un vote surtout protestataire.

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Graphique : Elalaoui C., Frémont C., Pauchard L., Walker É.

Votes au premier et second tours des élections présidentielles de 2017 (en %)

2Les Gilets jaunes enquêtés ont voté Jean-Luc Mélenchon (presque un tiers) et Marine Le Pen (presque un quart), mais également pour François Asselineau, Jean Lassalle ou Philippe Poutou. Ces votes que l’on peut qualifier de protestataires rassemblent ainsi plus de la moitié des Gilets jaunes. Le vote blanc (ou nul) y est deux fois plus important, atteignant pratiquement les 10 % et totalisant un quart des votes. On peut aussi poser ici l’hypothèse que certains Gilets jaunes invisibilisent dans leurs réponses des affinités électorales qui sont sources de tension au sein du mouvement, surtout au second tour avec un vote blanc supérieur à la moyenne nationale, et une abstention qui s’en rapproche.

3Par ailleurs, sans surprise, le vote pour Emmanuel Macron est quasiment quatre fois moins important que la moyenne nationale au premier tour, plus de deux fois pour le second. Si les votes pour Benoît Hamon et Nicolas Dupont-Aignan sont conformes à ceux des Français, en revanche seulement 2,9 % des Gilets jaunes plébiscitent François Fillon (contre 15,2 % en France). Les résultats du second tour permettent d’affiner l’analyse. Si le vote pour Marine Le Pen et l’abstention sont proches des taux nationaux, le vote blanc (ou nul) a convaincu plus du tiers des personnes Gilets jaunes (37,1 %) contre seulement 8,6 % en France. Il s’agit là d’une différence significative. Enfin, sans surprise, très peu de Gilets jaunes ont voté pour Emmanuel Macron (17,6 %).

Des réseaux sociaux à l’occupation de l’espace

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Carte : Elalaoui C., Frémont C., Pauchard L., Walker É., Mellet C.

L’appropriation de l’espace caennais par les Gilets jaunes

4À Caen comme en France, les réseaux sociaux ont constitué les premiers supports de la contestation. Très largement communiquée, et longtemps à l’avance, la date du samedi 17 novembre 2018 a été nationalement retenue pour rendre concret le blocage des axes de transports routiers. Dès huit heures du matin, plusieurs groupes d’automobilistes se rejoignent pour former des cortèges visant à bloquer le périphérique caennais. D’autres Gilets jaunes se sont déplacés au péage de Dozulé sur l’autoroute A 13 Caen-Paris pour une opération de péage gratuit, tandis qu’un certain nombre de Gilets jaunes occupaient le rond-point « Bleu » (giratoire à Ifs au sud de Caen). À dix heures, 1 500 personnes manifestent dans le centre-ville de Caen. Les jours suivants, quelques ronds-points demeureront occupés, comme par exemple celui de « Décathlon® » à Mondeville. Le centre commercial Mondeville 2 restera fermé trois samedis consécutifs. Les manifestations du samedi, en centre-ville, se ritualisent et marquent bientôt des « actes » avec un numéro propre. Elles rassemblent jusqu’à 3 000 personnes. Durant l’acte IV, le 8 décembre 2018, un manifestant est gravement blessé au visage par un tir de lanceur de balle de défense sur le boulevard périphérique, ce qui témoigne de la répression policière croissante.

Occupations de ronds-points le 15/12/2018

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Photographies : L. Pauchard

5Les Gilets jaunes effectuent des filtrages de véhicules avec un blocage des poids lourds autour de feux de palettes pour se réchauffer. On distingue à gauche le rond-point de Bretteville-sur-Odon (autoroute A 84 Rennes-Caen), et à droite, celui de « Lazzaro » à Colombelles (route départementale 513).

6À plusieurs reprises, le mouvement caennais organise des assemblées générales qui se tiennent dans le squat du Marais, proche de la gare Sncf, où logent alors plus de 250 migrants. Le 22 décembre 2018, plus de 400 Gilets jaunes s’y retrouvent, déclarant : « l’État ne permet pas nos AG, alors ce sont les migrants qui nous accueillent ici ». Mais progressivement, comme ailleurs, des dissensions internes apparaissent. Elles sont notamment liées à la nature des actions à mener, à la manière de s’organiser ou encore à la répression des forces de l’ordre. En effet, les « cabanes » construites en novembre 2018 sur les ronds-points à Ifs, Bretteville-sur-Odon, et à la lisière d’Hérouville-Saint-Clair et de Colombelles (rond-point « RVI »), mais également un espace baptisé « Notre-Dame-des-droits » à Colombelles (mai 2019) sont progressivement évacués et détruits.

Acte XI. 26/01/2019. Château de Caen à 12h

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Photographie : C. Elalaoui

7Par ailleurs, le 6 avril 2019, un arrêté préfectoral interdit les manifestations dans l’hypercentre de Caen. Il dissuade alors nombre de personnes de se mobiliser les samedis. On compte ainsi moins de 100 personnes aux manifestations des 22 et 29 juin 2019, la présence de secouristes de rue dits « street medics » ayant même été interdite lors de la seconde. Le 31 août 2019 (acte 42), 240 personnes, majoritairement non-vêtues de gilets jaunes, se rassemblent devant le château de Caen pour « relancer le mouvement » à l’approche de la rentrée. Enfin le 16 novembre 2019, quelques dizaines de Gilets jaunes se retrouvent sur plusieurs ronds-points pour fêter leur premier anniversaire, notamment à Ifs. Ils sont une vingtaine à être présents au rond-point de Bretteville-sur-Odon le lendemain. Par la suite, au cours des différentes grèves et manifestations locales, notamment organisées contre la réforme des retraites en décembre 2019, quelques dizaines de personnes portent encore le fameux gilet jaune.

8À l’image d’autres espaces appropriés par les Gilets jaunes en France, une recomposition du mouvement se lit finalement dans la forme et le fond. Les ronds-points sont progressivement abandonnés, les centres urbains investis, puis la structuration se développe à d’autres échelles (assemblées inter-locales puis nationales). Des revendications tournées initialement vers le pouvoir d’achat et contre les élites, notamment politiques, le mouvement s’érige contre les violences policières et cherche à se réapproprier le champ politique (du référendum d’initiative citoyenne aux expériences autogestionnaires, en passant par la constitution de listes électorales).

Pour citer ce document

Charif Elalaoui, Camille Frémont, Étienne Walker et Laura Pauchard, 2022 : « Les Gilets jaunes à Caen : appropriation de l’espace et contestation politique », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 07/04/2022, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=1073, DOI : https://doi.org/10.48649/asdc.1073.

Autres planches in : Les groupes invisibles

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Bibliographie

Challier R., 2019, « Rencontres aux ronds-points », La Vie des idées, https://laviedesidees.fr/Rencontres-aux-ronds-points.html.

Laurent J., 2019, In girum : les leçons politiques des ronds-points, Paris, La Découverte.

Pailloux A-L. et Ripoll F., 2019, « Géographie(s) des mobilisations. Explorer la dimension spatiale de l’action collective », Carnets de géographes, n° 12, https://doi.org/10.4000/cdg.5142.

Bernard de Raymond A., et Bordiec S., 2019, « Tenir : les Gilets jaunes, mouvement d’occupation de places publiques », Métropolitiques, https://metropolitiques.eu/Tenir-les-Gilets-jaunes-mouvement-d-occupation-de-places-publiques.html

Devaux J-B. et al., 2019, « La banlieue jaune. Enquête sur les recompositions d’un mouvement », La Vie des Idées.

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Charif Elalaoui

Doctorant en sociologie, Université de Caen Normandie, Centre de Recherche EA 3918 Risques et Vulnérabilités (CERReV)

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Docteure et Chercheuse associée en sociologie, Université de Caen Normandie, Centre de Recherche EA 3918 Risques et Vulnérabilités (CERReV)

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Résumé

Mobilisés initialement contre la hausse des prix du carburant, les Gilets jaunes dans le Calvados ont progressivement diversifié leurs formes d’action. Ils ont également formulé de multiples revendications, du pouvoir d’achat à la critique de la politique conventionnelle et des inégalités sociales. Composé d’individus aux profils et positions très différentes, ce mouvement n’en a pas moins créé un « nous » politique au travers de multiples appropriations de l’espace, notamment au sein des marges urbaines, à la différence des mobilisations traditionnelles, et des socialisations croisées qui les ont impliquées.

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