Atlas Social de Caen

De l'agglomération à la métropole ?

Se souvenir, mémoires de la Seconde Guerre mondiale

par Françoise Passera, Gaël Eismann, Jean-Michel Cador et Ugo Legentil

planche publiée le 31 août 2026

Au regard d’autres conflits contemporains, Première Guerre mondiale, guerres d’Indochine ou d’Algérie, la Seconde Guerre mondiale occupe une place particulièrement importante dans l’espace mémoriel urbain. Du fait de sa position stratégique, Caen a été le lieu de nombreux bombardements et de durs combats lors du Débarquement et de la libération du territoire par les armées alliées. Comme la plupart des grandes villes de la Zone Nord, la ville n’a pas non plus été épargnée durant l’Occupation qui fut marquée par une répression nazie ayant fait de nombreuses victimes. La planche présentée ici se propose de mettre en espace les lieux du souvenir présentés sous des formes variées, noms de rues, stèles, plaques, parfois aussi ruines ou encore vitrail. À la géographie, s’ajoute un travail d’étude des événements historiques dont la collectivité a souhaité perpétuer le souvenir.

Remerciements : nous remercions vivement Emilie Fautrat et le Service de la Documentation et des Archives de la Communauté urbaine Caen la mer, Valérie Rapeaud et la Direction des relations publiques, protocole et relations internationales, Nadège Orange de la Mission de valorisation du Patrimoine de la ville de Caen pour leur accueil et leur implication.

Différents types de mémoire valorisés

Deux événements historiques émergent plus fortement dans la signalétique mémorielle, à la hauteur des traumatismes vécus par les Caennais. Le souvenir des exécutions sommaires perpétrées à la maison d’arrêt de Caen, le 6 juin 1944 – le plus important massacre perpétré en Normandie, avec 73 victimes – est ainsi fortement présent, à travers des noms de rues (douze victimes sont ainsi évoquées), mais aussi des stèles et des monuments qui restent encore aujourd’hui des lieux de commémorations.

Sans conteste, les bombardements de juin et juillet 1944 constituent l’autre événement le plus fréquemment cité. Si les victimes y figurent de façon collective, à l’image du monument situé rue de la Délivrande, la ville rappelle aussi le nom de certaines d’entre elles, comme Marguerite Saulé ou les frères Michaut, ainsi que ceux de secouristes des équipes d’urgence, tels Henri Le Rasle, Joseph Poirier, ou Janine Hardy qui ont œuvré auprès des habitants pris dans les affres de la guerre.

Figure 1 : carte interactive des lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale.

https://atlas-social-de-caen.fr/html/p146/index.html

Crédits : Passera F., Legentil U., Cador J-M., Eismann G., S. Loret

Note de lecture : les cercles bleu-foncé sont des lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale à Caen faisant référence aux bombardements de la Libération. En témoigne, la rue du Chanoine Ruel dans le quartier du Vaugeux, rappelle la mémoire de ce religieux décédé dans l’effondrement de la cave du Patronage des Sœurs du Vaugueux, le 7 juillet 1944.

Mentionnons aussi quelques spécificités liées à l’histoire de la ville. La Reconstruction y occupe une place visible, à travers le nom d’architectes, de personnalités ou encore de nations ayant participé à la renaissance de la cité, comme la rue John Orr, l’esplanade Brillaud de Laujardière ou encore la rue de Stockholm, dans le quartier Saint-Paul. De même, si la libération de la France est bien représentée, une trentaine de lieux renvoient plus spécifiquement à la libération de Caen et à l’engagement des forces canadiennes, américaines ou britanniques au travers des stèles et de rues à la mémoire des régiments ou des officiers généraux, tels le régiment des Glenn’s, le général Eisenhower ou encore l’Amiral Mountbatten.

Figure 2 : les références aux lieux de mémoire.

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Crédits : Archives municipales de Caen, Ville de Caen, travail d’enquête ; Passera F., Legentil U., 2026

Note de lecture : 28 % des lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale font référence aux victimes de la répression nazie.

La mise en œuvre d’un projet de mémoire

Si l’initiative d’ériger une stèle ou de dénommer une rue peut émaner d’associations, d’amicales professionnelles, d’individus ou encore de la municipalité, la décision finale relève des délibérations du conseil municipal. En amont, ces projets supposent également l’accord des familles et du préfet. Loin d’être de simples décisions administratives, ces choix relèvent souvent d’équilibres délicats, où se croisent enjeux mémoriels, considérations politiques et sensibilités propres aux municipalités successives.

Figure 3 : l’Avenue Morice.

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Crédits : Archives municipales de Caen, revue de presse, dossier préparatoire de la délibération municipale, 1984 ; Legentil U., 2026.

Le courrier d’autorisation des descendants de la famille Morice à l’occasion de la création de l’avenue André Morice en 1984, aujourd’hui fermée pour travaux (photo actuelle). En raison de sa qualité de médecin et de son implication dans le soin apporté aux victimes de la guerre, le Professeur André Morice a été proposé pour nomination.

Votés le plus souvent à l’unanimité en conseil municipal, les décisions de dénomination n’en donnent pas moins lieu fréquemment à des débats nourris et parfois vifs entre majorité et opposition, qu’il s’agisse de soutenir ou de contester une proposition. Par ailleurs, l’adoption de la décision ne se traduit pas toujours par une mise en œuvre immédiate. Des familles peuvent s’opposer à l’emplacement retenu, des retards dans la construction du quartier ou encore le choix du préfet peuvent retarder de quelques mois, voire de quelques années, la mise en place de la signalétique.

Figure 4 : la rue Fred Scamaroni.

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Crédits : Archives municipales de Caen : cote 1D89, dossier préparatoire de la délibération municipale du 4 juil. 1952 ; Legentil U., 2026

En 1945, le choix de l’emplacement de la rue Scamaroni avait donné lieu à des divergences suite au refus du préfet de la localisation initialement envisagée. Ce n’est finalement qu’en 1953 qu’une rue située à proximité de la préfecture fut baptisée du nom du résistant, ancien secrétaire de préfecture de Caen.

La création du souvenir, 1945-1960

La quasi destruction du centre-ville lors des opérations militaires de l’été 1944 et, en conséquence, le très important programme de reconstruction, donnèrent lieu, de 1945 jusqu’à la fin des années 1950, à de nombreuses attributions de noms de rues ainsi qu’à l’érection de plaques et de stèles : près d’un tiers des dénominations recensées (75).

Un évènement tel que la panthéonisation de Jean Moulin en 1964, mais plus encore les commémorations décennales du Débarquement et de la Libération, suscitent systématiquement de nouvelles propositions. Cependant, l’émergence de nouveaux quartiers demeure le principal moteur de ces désignations. Dans les années 1980, la création du Mémorial et de son quartier sont l’occasion de baptiser des rues, d’ériger des stèles et de poser des plaques en hommage aux libérateurs alliés.

Figure 5 : Les différentes motivations des habitants qui végétalisent

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Crédits : Passera F., Legentil U.

Entre 1950 et 1954, 37 lieux de mémoire ont été créés à Caen.

Au total 242 lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale ont été recensés dans les limites de la ville. Un tiers correspond à de grandes figures ou événements qui, à Caen et dans toutes les villes de France, sont rappelés à la mémoire collective nationale, tels le Général de Gaulle, le Maréchal Leclerc ou encore la Résistance. Plus des deux tiers font référence à l’histoire locale. Au sortir de la guerre, la préoccupation des élus est d’honorer la mémoire des victimes caennaises de la répression nazie, de celles et de ceux qui ont dit « non » à l’Occupant et au gouvernement de Vichy. Le monument dédié aux « fusillés et déportés de la ville de Caen », comme les rues Camille Blaisot, Maurice Fouque, ou Henri Brunet témoignent de cette volonté de ne pas laisser leur sacrifice sombrer dans l’oubli.

Pour citer ce document

Françoise Passera, Gaël Eismann, Jean-Michel Cador et Ugo Legentil, 2026 : « Se souvenir, mémoires de la Seconde Guerre mondiale », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 31/08/2026, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=1353, DOI : https://doi.org/10.48649/asdc.1353.

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Bibliographie

(Sans auteur), 2004, « La mémoire de Caen au fil des rues » Caen Magazine, numéro spécial 60e anniversaire, 1944-2004, p. 2-5

Gouhier P., 1986, Caen, Caennais, Qu’en reste-t-il ?, éd. Horvath, 288 p.

Tribouillard E., 1981, L’histoire des rues, éd. Liberté-Normandie, 224 p.

Loizeau H., 2007, Les Monuments commémoratifs britanniques et canadiens du Débarquement et de la Bataille de Normandie, Mémoire de master 1 en histoire, sous la direction de Jean Quellien, Caen, Université de Caen Basse-Normandie, 2007, 2 vol., 448 p.

Ville de Caen : Archives municipales, délibérations municipales des conseils municipaux, dossiers préparatoires ; dossiers documentaires : noms des rues, lieux de mémoire, cimetières, revues de presse.

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Françoise Passera

Ingénieure d'études au laboratoire HisTeMé, Université de Caen Normandie

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Françoise Passera

Gaël Eismann

Professeure d’histoire contemporaine, chercheuse au laboratoire Histoire, Territoires et Mémoires (HisTeMé) de l’Université de Caen Normandie, chercheuse associée à l’Institut Historique Allemand de Paris.

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Jean-Michel Cador

Maître de Conférences en Géographie, Université de Caen Normandie, UMR 6266 (IDEES).

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Jean-Michel Cador

Résumé

Au regard d’autres conflits contemporains, Première Guerre mondiale, guerres d’Indochine ou d’Algérie, la Seconde Guerre mondiale occupe une place particulièrement importante dans l’espace mémoriel urbain. Du fait de sa position stratégique, Caen a été le lieu de nombreux bombardements et de durs combats lors du Débarquement et de la libération du territoire par les armées alliées. Comme la plupart des grandes villes de la Zone Nord, la ville n’a pas non plus été épargnée durant l’Occupation qui fut marquée par une répression nazie ayant fait de nombreuses victimes. La planche présentée ici se propose de mettre en espace les lieux du souvenir présentés sous des formes variées, noms de rues, stèles, plaques, parfois aussi ruines ou encore vitrail. À la géographie, s’ajoute un travail d’étude des événements historiques dont la collectivité a souhaité perpétuer le souvenir.

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