Géographie des greeters : quelle mise en tourisme des lieux par les habitants ?
par Bastien Ruaux et Ugo Legentil
Table des matières
Créé en 1992 par Lynn Brook à New-York, le terme de greeters renvoie à une image du tourisme à hauteur d’habitant, se distinguant des opérateurs touristiques marchands. Les groupes sont limités à six participants et le greeters est bénévole (gratuité, refus de pourboire). Il emmène son groupe pour une balade à travers la ville. Afin de ne pas concurrencer les guides conférenciers, les greeters n’ont pas accès aux lieux payants durant les déambulations. Dans quels lieux deviennent-ils acteurs de la mise en tourisme des îlots et des quartiers de la ville ? Comment cette nouvelle pratique définit-elle un usage socialement situé de l’espace public ?
Une mise en tourisme des emblèmes territoriaux
Cette forme de tourisme participatif met en valeur les emblèmes territoriaux et patrimoniaux, c’est-à-dire les lieux qui symbolisent l’histoire de Caen (Château, Abbayes, Université, etc.). Cela peut donner l’impression de « marcher sur les plates-bandes » (voire de faire de « la concurrence déloyale » aux guides professionnels - extraits entretiens 2026). Cependant, les greeters mettent en avant le statut d’habitant insérant des éléments de leur quotidien (transports en commun, commerces) aux commentaires des lieux visités.
Les greeters sont amenés à proposer un parcours autour des lieux de la ville qu’ils sélectionnent individuellement ou choisissent directement pendant la balade. Le greeter endosse alors le rôle de producteur d’un récit institutionnalisé. Ces balades donnent à voir les lieux a priori partagés dans l’imaginaire collectif. Les thématiques de balades passent par la valorisation des « incontournables » :
« Quelque part on leur présente ce qu'est la ville de façon rapide hein. Mais bon c'est simple, c'est pas en 02h50 que tu peux visiter le Château, l’Abbaye aux Dames, l’Abbaye aux Hommes et tout le reste. Donc quelque part, ça leur donne un aperçu et leur dire, voilà, si vous voulez faire une vraie visite de l’Abbaye aux Hommes, il y a des guides » (extrait entretien du 23/01/2024).
Figure 1 : thématiques proposées par le réseau des greeters de Caen la mer.
Crédits : greeters.fr/caen et caenlamer-tourise.fr
Malgré la diversité de thèmes proposés, la majorité des balades proposées est regroupée dans les « incontournables ». En 2024, sur les 20 greeters recensés, 13 greeters proposaient la balade des « incontournables de Caen », trois proposaient « Caen à vélo », deux « parcs et jardins », un « La Presqu’île de Caen », « Les Marchés de Caen », l’« Université » et « Vaucelles ».
Dans presque tous les parcours analysés à Caen, on retrouve le Château, l’une des deux Abbayes (aux Dames ou aux Hommes) et le centre historique (rue Froide, rue Saint-Pierre, Église Saint-Pierre). Dans l’analyse des discours, c’est l’histoire de Guillaume Le Conquérant et de la Seconde Guerre mondiale qui est mise en avant.
Il convient ici de préciser que le nombre de balades effectuées ne correspond pas au nombre de greeters inscrits. Par exemple, sur les vingt greeters inscrits en 2024, quatorze ont fait au moins une balade durant l’année. Près de la moitié en ont fait moins de cinq (au maximum dix et au minimum une balade). D’une année à l’autre (entre 2022 et 2026), ce chiffre reste relativement stable. Dans cet intervalle, dix observations ont eu lieu et sept entretiens ont été réalisés auprès des greeters régulièrement investis sur le terrain caennais. Le travail doctoral en cours comprend par ailleurs trois réseaux greeters en Normandie.
Figure 2 : localisation des parcours des greeters dans le centre-ville de Caen.
Crédits : Ruaux B., Legentil U., 2026
Superposition des différents parcours de balade des greeters avec leurs lieux de départ et d’arrivée. Le cumul des parcours de cinq greeters enquêtés à l’aide de cartes mentales révèle deux axes de cheminement principaux, à savoir un axe nord-sud (Université - Église Saint-Pierre) de 600 mètres et un axe ouest-est de 1 700 mètres (Abbaye aux Hommes - Abbaye aux Dames). Le Château de Caen est le point central de ce rayonnement.
Une expérience touristique de « promenadologie » socialement et spatialement située
Ces balades de greeters sont des expériences touristiques de la marche individualisée et dans un cadre voulu « amical » : « Venir en visiteur, repartir en ami », telle est la devise de l’International Greeters Association. La marche est alors une forme de mobilité touristique où le circuit n’est pas défini. Les détours sont possibles, des lieux touristiques et patrimoniaux aux espaces plus résidentiels. L’oralité est importante et distingue cette expérience de « promenadologie » de la simple flânerie. Le bénévole-habitant propose aux visiteurs l’appropriation de son « espace vécu » à travers une mise en scène de soi, où la figure de l’habitant est mise en avant.
Par ailleurs, les tracés et les observations menées auprès des greeters rendent compte du fait que certains quartiers ne sont pas fréquentés. Par exemple, des quartiers comme la Grâce de Dieu ou la Guérinière ne sont pas proposés, ni mentionnés lors des balades. Le centre-ville touristique reste ainsi privilégié par les bénévoles.
Figure 3 : carte des circuits touristiques proposés par l’Office de tourisme de Caen la Mer (2025).
Crédits : caenlamer-tourisme.fr
En comparant les tracés des balades réalisées par les greeters (figure 2) et les circuits proposés par l’Office de tourisme, peu de différences sont notables.
Au-delà des tracés : la mise en valeur des lieux ordinaires
Les greeters sont souvent natifs de la ville ou y résident depuis plusieurs années, avec un certain niveau d’études, une expérience en matière de tourisme et de pratique d’une langue étrangère ainsi qu’un engagement bénévole/citoyen préexistant dans un domaine proche. Généralement, la légitimité accordée au statut de greeter se trouve renforcée par son vécu de la ville. L’âge et l’expérience renforcent le discours tenu lors des balades. La figure de l’habitant·et son imaginaire sont convoqués et deviennent garants d’une authenticité à la fois mise en scène par les greeters et recherchée par les touristes.
Cette implication des habitants au service du tourisme participatif permet de montrer la ville à hauteur d’habitant. Par exemple, Christophe (prénom modifié) profite de son passage dans la rue Froide pour montrer les boutiques faisant l’identité de la rue, de l’îlot et du quartier mais aussi celles qu’il affectionne particulièrement et les conseille aux touristes. Ainsi, les informations habitantes pourront être relativement importantes, selon le profil des greeters ou des lieux choisis. De plus, certains quartiers périphériques peuvent parfois être mis en valeur lors d’une balade :
« Moi, j'habite le quartier Rive droite depuis plus de dix ans maintenant. Et qui est riche de lieux et que voilà. C'est pour ça que naturellement, après l'échange et réflexion, j'ai proposé de faire visiter le quartier Rive droite, donc en balade greeter. » (extrait entretien du 13/01/2024).
Figure 4 : tracé de la balade de Karine dans le quartier Vaucelles de Caen (prénom modifié)
Crédits : Ruaux B., Legentil U., 2026
Karine nous propose une balade de greeters autour du quartier Vaucelles, en rive droite de l’Orne. Elle y fait découvrir des lieux du quotidien comme les « Maisons HLM » ou le « Quartier des fleurs ».
En somme, l’activité des greeters relève d’une appropriation des lieux touristiques par certains habitants. Les lieux parcourus, bien que parfois semblables à ceux valorisés par l’Office de tourisme, laissent place à des anecdotes et des récits de vie partagés par un « local ». Cependant, cette appropriation reste institutionnellement encadrée par l’Office de tourisme et socialement orientée. Malgré la gratuité et l’usage bénévole de la rencontre touristique, l’activité se situe au carrefour de la promotion des ressources touristiques (musées, restaurants, activités, etc.) et du partage d’un discours patrimonial commun.
Pour citer ce document
Bastien Ruaux et Ugo Legentil, 2026 : « Géographie des greeters : quelle mise en tourisme des lieux par les habitants ? », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 01/09/2026, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=1371, DOI : https://doi.org/10.48649/asdc.1371.
Autres planches in : Les aménagements urbains
Bibliographie
Burckhardt Lucius, 2022, Promenadologie. Se promener pour mieux voir. 2022, Flammarion, Essai, 272 p.
Gravari-Barbas Maria & Graburn Nelson, 2012, « Imaginaires touristiques », Via tourism, 1 | 2012, URL : https://journals.openedition.org/viatourism/1178
Jacquot Sébastien, 2015, « Politiques de valorisation patrimoniale et figuration des habitants en banlieue parisienne (Plaine Commune) », EchoGéo, 33 | 2015, URL : https://journals.openedition.org/echogeo/14317
MacCannell Dean, 1976, The tourist. A new theory of the leisure class, 214 p.
Ruaux Bastien, 2025, « La figure de l’habitant-accueillant et ses imaginaires. Études des Greeters au Havre et à Caen la Mer », Mondes du Tourisme, URL : https://journals.openedition.org/tourisme/7318
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Ugo LegentilRésumé
Créé en 1992 par Lynn Brook à New-York, le terme de greeters renvoie à une image du tourisme à hauteur d’habitant, se distinguant des opérateurs touristiques marchands. Les groupes sont limités à six participants et le greeters est bénévole (gratuité, refus de pourboire). Il emmène son groupe pour une balade à travers la ville. Afin de ne pas concurrencer les guides conférenciers, les greeters n’ont pas accès aux lieux payants durant les déambulations. Dans quels lieux deviennent-ils acteurs de la mise en tourisme des îlots et des quartiers de la ville ? Comment cette nouvelle pratique définit-elle un usage socialement situé de l’espace public ?
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